Logo Weiter Schreiben
Menu
Suche
Weiter Schreiben ist ein Projekt
von WIR MACHEN DAS
Logo Weiter Schreiben
Menu
Weiter Schreiben Mondial - Briefe > Aristide Tarnagda & Rabab Haidar > Das Volk wurde zu einem Tier gemacht, das man mästet, bis der Viehmarkt öffnet - Brief 2

Le peuple a été réduit à l'état d'animal qu'on engraisse jusqu'à l'ouverture du marché aux bestiaux - Lettre 2

Übersetzung: Claudia Steinitz aus dem Französischen

Bilder zweier rennender Kinder zum Brief von Aristride Tarnagda © Guillaume Colin & Pauline Penot / Flickr - CC BY-NC-ND 2.0
„Quand un enfant, un jeune, une femme, un homme n’a plus de visage c’est à la littérature et à la beauté de lui en sculpter un.“, Aristide Tarnagda © Guillaume Colin & Pauline Penot / Flickr – CC BY-NC-ND 2.0

 

Chère Raba,

Je suis un peu fatigué en ce moment. Une fatigue à la fois physique et morale. Celle qui me fait peur est la fatigue morale car elle trace le chemin vers le désespoir donc le renoncement, l’abandon, le sentiment de fatalité. J’essaie de tenir bon comme on dit, de féconder du courage mais ce n’est pas facile. Je ne tiens que grâce à la littérature, au théâtre. Ce sont des refuges et des sources de renaissance. Je crois en la capacité du théâtre, des arts de façon générale, à nous conduire à la lumière et à la transcendance. Mais d’où viennent mes fatigues, me diras-tu ?

Eh bien ! Depuis trois jours, nous vivons des scènes ubuesques orchestrées par le président de la République lui-même. Pour un prétendu besoin de réconciliation, un conclave des anciens chefs d’État a été organisé manu militari à Ouaga. Problème: Blaise Compaoré, un des anciens chefs d’État (résidant depuis sa chute en Côte d’Ivoire), condamné à perpétuité par la justice a été transporté avec un avion ivoirien pour venir participer à ce conclave. Par conséquent, ce qui devrait être une voix de la réconciliation s’est avéré être plutôt une source de profonde division au sein du peuple qui continue de se faire manipuler et utiliser. C’est alors que j’entends de la bouche de personnes influentes et respectées que la justice n’est pas au-dessus de la nation. Alors je te demande à toi Raba: y a-t-il une nation sans justice ? Peut-on séparer la nation de la justice ?

 

En attendant que tu me donnes ton avis, voici ce que je répondais à une journaliste qui m’a demandé mon appréciation sur la situation socio-politique de notre pays. Je lui ai dit ceci :

 

« Je pense que nous sommes à la croisée des chemins. Il faut à ce pays des hommes et des femmes dignes, lucides, audacieux et courageux. Il faut des hommes et des femmes qui poussent à plus d’audace comme le président Thomas Sankara le clamait et l’incarnait. Une audace dans la façon de se projeter, d’agir et de prendre notre destin en main. Nous assumer en tant que filles et fils d’une terre aux histoires riches et complexes. Le pays traverse une crise sécuritaire, sociale, économique et politique sans précédent parce que nous avons subi plus de trente ans d’égarements sociaux et politiques et économiques. Pendant plus de trente ans, les politiques ont consisté à déresponsabiliser le peuple, à l’infantiliser, à bâcler son éducation, voire même à l’en priver. On l’a réduit à un animal qu’il fallait nourrir, engraisser et fermer dans un enclos en attendant que soit ouvert le marché de bétail. Conséquence ? Aujourd’hui il fait le spectateur face à sa propre tragédie. Il y semble même indifférent parfois. Il est englué dans un sentiment d’impuissance et se noie dans ses larmes et jérémiades. Les égarements politico-économiques ont aussi craquelé les murs de la maison commune : la Nation. Jamais nous n’avons été autant divisés. Jamais nous n’avons autant été qu’un agrégat d’individus difformes vivant comme de mauvais voisins et non comme des sœurs et frères. Nous nourrissons les uns vis-à-vis des autres une méfiance, une jalousie, une colère, voire une haine suicidaires. Nous n’avons pas aussi pris soin des morts qui ont porté notre souffle au pinacle. Même pas de funérailles dignes. Même pas de justice parfois. Or un peuple qui n’est pas en paix avec ses morts ne peut pas être en paix avec lui-même. Il ne faut pas négliger ces aspects. L’urgence réside donc dans notre capacité à nous retrouver nous-mêmes. À nous redresser pour nous regarder les yeux dans les yeux et nous reconnaître. Reconnaître nos sœurs. Reconnaître nos frères et convenir ensemble d’une route commune à prendre : celle de la dignité, c’est-à-dire celle de la responsabilisation et de la liberté. Se mettre debout ensemble pour comprendre que le véritable enjeu aujourd’hui c’est cette terre qui nous porte tous, qui nous a accueillis, qui nous a donné la vie et qui a donné la vie à nos ancêtres. Nos ancêtres se sont battus pour que nous méritions cette terre et sa notoriété. Il est important que nous puissions voir le destin commun. Il nous faut aller vers un redressement, de l’audace et du courage qui nous permettront de relever la tête. Bref, il s’agit de « Faire visage », comme l’indique le thème de la 12ème édition des Récréatrales. »

 

Chère Raba,

 

Je suis de nouveau au centre-nord du pays avec le projet Terre Ceinte. « Terre Ceinte » c’est un roman écrit par Mohamed Mbougar Sarr. C’est l’histoire d’une ville du nom de Kalep qui est prise en otage par des terroristes qui y répandent la violence. Des gens ordinaires – un tenancier de bar, une bibliothécaire, un infirmier, un médecin et un activiste, etc. – se mettent ensemble et décident de créer un journal pour sensibiliser et provoquer une résistance populaire afin de reconquérir la liberté. Puisque le théâtre est un miroir qu’on tend à la société pour qu’elle puisse se voir, ce qui m’intéresse ici c’est de partager cette histoire fictive avec mes concitoyens et concitoyennes dans le but de faire surgir en eux cette question : Que faire ? Continuer à être lâche ? Démissionner de la peur et s’engager ? Quelle dynamique met-on en place pour que notre pâturage reverdisse ? En tant que poète, mon rôle est de pousser à l’indignation. Mon rôle est de faire en sorte que les Burkinabè se demandent : que devons-nous faire ensemble pour nous en sortir ? Il est important qu’on amène le peuple à se poser ces questions. Ceux qui sont directement touchés doivent être les premiers à se poser cette question. On ne peut pas les exclure de la recherche de solutions. La seule aide valable et légitime, la seule aide obéissant à l’éthique humaine, c’est celle qui va aider ces personnes à retrouver leur dignité en étant aussi au front. Je crois fondamentalement à ça. Cela peut être une utopie. Mais ne sommes-nous pas malades faute d’utopies ? C’est prétentieux ce que je dis mais il y a un moment dans la vie d’une Nation où la prétention, l’orgueil sont salvateurs. Peut-être que jusque-là nous avons été moins orgueilleux, moins prétentieux dans la production de valeurs et de symboles qui permettent d’être à l’abri des monstres.

Terre Ceinte c’est donc plusieurs ateliers (chant, danse, théâtre, musique, peinture, cinéma, contes…) partagés avec des personnes victimes directement ou indirectement de terrorisme…

Nous sommes précisément dans la ville de Kaya, une des villes qui accueillent les personnes victimes. Je viens d’apprendre qu’à 45 km de là, une attaque a eu lieu. Le marché incendié. Que faire alors que le sentiment d’impuissance et de résignation gagne les esprits? Continuer à faire du théâtre, de la musique, de la peinture ? De la photo ? Prendre les armes ? Pour se battre contre qui? Pourquoi ? Voici les questions qui m’assaillent. Je te laisse me dire ce que tu en penses.

 

Cette fois-ci, nous sommes installés sur un site de déplacés internes, en abrégé PDI (personnes déplacées internes). Et toute la tragédie est là. Comment a-t-on pu nommer ainsi nos frères, nos sœurs, nos mères, nos pères… qui ont été chassés de leur terre? Qui ont vu leurs biens pillés et/ou brûlés? Comment avons-nous manqué autant d’intelligence, d’hospitalité vis-à-vis de nous-mêmes ? Celles et ceux qu’on a baptisés PDI sont en réalité des exilé.e.s dans leur propre pays. Cela pour moi est une honte et un échec collectif.

 

Ma chère Raba,

 

Tu me demandes quel est le rôle de la littérature et de la beauté ?

Eh bien, je crois que la littérature et la beauté servent à nous restituer notre humanité, notre dignité. Quand un enfant, un jeune, une femme, un homme n’a plus de visage c’est à la littérature et à la beauté de lui en sculpter un. Quand le monde est à genou, c’est aux bras de la littérature et de la beauté de le relever, de le nettoyer, de lui tendre en miroir les lieux où il a trébuché, de lui faire sentir les bienfaits des caresses, de lui panser ses plaies, de l’endimancher, de prendre soin de ses fragilités, de recoudre les liens distendus…

 

Je crois que c’est fort de cette conviction que j’envoie de la littérature, de l’art, de la beauté là où les autres envoient du riz, du maïs, des vêtements, de la pitié…

 

Je répondais à une journaliste qui me posait la même question ceci : « Notre pays a besoin de guérir. Et c’est le rôle du théâtre, de créer du lien, de le tisser, de le penser et de le mettre en œuvre. Aller voir une pièce de théâtre c’est déjà communiquer avec l’autre à travers une œuvre… le théâtre c’est un rendez-vous qu’on prend avec soi-même, avec sa propre communauté. C’est se dépasser, dépasser ses peurs, élargir ses horizons, c’est aller vers les autres. Le théâtre est plus que fondamental. Les arts sont plus que fondamentaux aujourd’hui . Tout le monde parle du retour des déplacés internes chez eux. C’est un retour vers quelle terre déjà ? Une terre désacralisée ? Une terre souillée par les viols des mères et des sœurs ? Une terre étouffée par les cris de ces âmes arrachées violemment ? Une terre avec des images d’enfants tués sans qu’on nous dise pourquoi on les a tués ? Pourquoi on a volé leurs vivres et bétails ? Sans qu’on leur dise pourquoi leurs maisons ont été brulées ? Vivre c’est se poser la question du pourquoi et si ce pourquoi n’a pas de réponse, on plonge dans la démence, dans la solitude et le désespoir. Il ne faut pas sauter les étapes. Il faut, de mon point de vue, lorsque ces personnes ont toujours la force d’entendre quelque chose et ont encore une énergie pour se relever, essayer de les aider à guérir, à comprendre ce qui se passe. C’est le rôle du théâtre parce que ce sont des situations proches que nous jouons. Et le fait de voir des situations similaires à la nôtre nous permet de guérir et cela soulage. Il faut comprendre que nous faisons aussi partie des soldats de l’armée, très armés, très outillés . Quand je parle de nous, je ne parle pas seulement du théâtre mais de tous les arts. C’est pourquoi le projet Terre Ceinte que j’ai mis en place embrasse presque tous les arts. C’est par les arts que nous allons d’abord retrouver les êtres que nous avons perdus. En ce moment-là nous pouvons insuffler en eux le nouveau souffle. Ils seront des êtres qui vont retrouver le sourire, qui vont retrouver des frères et des sœurs et des terres perdues qu’ils sont prêts à habiter et à féconder de nouveau »

Chère Raba,

 

Comme la terre de ton père, la mienne s’étouffe sous le sang de ses fils et filles. Elle a les oreilles déchirées par les hurlements des âmes arrachées violemment aux corps. Elle se putréfie des corps occis, violés. Elle se craquèle sous les pieds des veuves et orphelins. Pourquoi ? Pour l’or ? Le gaz? Le pétrole ? La bêtise ? L’ignorance ? La cupidité ? Le capitalisme ? La mort de la spiritualité ? La désacralisation de l’être humain et de tout ce qui est vivant ? Je m’interroge toujours.

Alors quel souffle redonner à cette terre? Quelle beauté ? Peut-être que dans ton roman tu pourras y trouver des réponses. En tout cas j’ai hâte de le lire. Belle inspiration et que les mots te portent !

 

À très bientôt,

AT

Autor*innen

Datenschutzerklärung